glossaire courants faibles
Échec créatif

[1] L’échec est productif ! C’est un levier, une respiration nécessaire à l’effort créateur. C’est pourquoi, dans tout processus de travail, il s’avère judicieux de tenir compte de la possibilité d’échouer, d’accepter l’éventualité de ne pas être performant. Miracle du négatif ! L’échec créatif attache autant d’importance aux victoires qu’à l’insuccès et contribue à la constitution d’un moi équilibré. À la tâche, chacun a pu, un jour, constater qu’il était possible de tirer de nombreux bénéfices du fait de ne pas avoir été à la hauteur de son ambition.
Ex. L’existence de courants faibles relève d’un échec créatif. On peut admettre que courants faibles invente son modèle économique parce qu’il n’avait pas d’autre alternative dans le marché de l’art.

[2] L’échec est créatif parce qu’il engendre de l’imprévu. L’accepter, c’est se préparer à son exploration. Dans le contexte du travail, l’échec créatif revient à relever des indices marginaux laissés pour compte, parce que jugés comme décourageants. Il peut révéler des non-dits, des tensions, des difficultés refoulées. Dans un groupe, l'échec créatif doit aboutir à de nouvelles approches capables de transformer les pratiques.
Ex. Les portraits vidéo des étudiants de l’école d’ingénieurs de l’IFP, réalisés par une étudiante en art (cf. ARC de l'école supérieure de Rueil), mettent en évidence un formatage des esprits. Déstabilisé par la projection de ce document, l’un des enseignants prend finalement la décision de commencer son cycle de cours d’économie par ce film.

[3] L’échec créatif est une alternative au productivisme. Il renverse la perspective de telle façon que travailler à perte devient productif.

Faible performance

[1] La « position faible » intègre le fait qu’il soit possible de s’impliquer dans des projets sans faire allégeance à la Croissance. Faible performance signifie que dorénavant la pertinence ne requière plus un haut niveau d’intensité. De même, pour se développer et s’implanter, point n’est besoin de faire preuve d’un haut degré de résistance : inutile d’être le plus fort ! Le surrégime capitaliste est un idéal dépassé. L’avenir est dans le faible !
Ex. courants faibles a suivi la formation Challenge +, dédiée à l’esprit de réussite, sans pourchasser le vœu de devenir un jour une multinationale.

[2] Une faible performance traduit une position éthique qui utilise le « bas régime » pour garantir le monde d’un trop grand effort, d’un effort surhumain. Pour courants faibles, s’abstenir de produire des objets d’art pour une exposition incarne une attitude : la question étant pour nous d’être là, sans rien ajouter de matériel à ce qui existe déjà.
Ex. courants faibles remet une notice d’exposition d’une seule ligne, alors que le calibrage des autres notices est d’une page.
Syn. : décroissance, bride conviviale, convivialité (Ivan Illich).

Créativité responsable

[1] Aujourd’hui, la créativité est le moteur de notre modèle économique. Le travailleur créatif est autonome et travaille par projet – cf. Luc Boltanski et Ève Chapiello. Cette liberté concédée au salarié sur les modalités de production décharge son employeur d’une forme directe de responsabilité. Dans le même temps, elle disqualifie toute remise en question des moyens mis en œuvre pour réaliser le projet. L’artiste est placé dans une situation similaire. En répondant aux demandes du marché de l’art, il produit un travail critique qui s’exprime pourtant dans une acceptation des logiques qui le fondent.

[2] Courants faibles trouve dans le monde du travail un contexte autrement plus fertile que celui proposé par le champ de l’art. Autrement dit, il nous semble plus pertinent d’user des compétences de l’art dans le monde du travail où celles-ci sont encore « neuves » et inattendues. Émancipation personnelle et collective sont les moteurs de la créativité responsable.
Ex. Lorsque courants faibles est entré en contact avec l’agence d’intérim Gérinter, la première question qui nous a été posée était de savoir quel type d’œuvre nous fournirions à l’issue de notre résidence : peintures, sculptures ou installations ? Pour éviter tout malentendu, nous avons précisé que dans ce contexte dédié à la communication directe et au travail, l’œuvre que nous fournirions n’avait pas de raison particulière de s’incarner sous la forme d’un objet d’art. Elle ne serait pas « un produit de l’art », mais découlerait naturellement d’un dialogue avec les personnes travaillant à Gérinter.

[3] Dans le contexte du travail, la créativité responsable se veut surtout opérante. Pour ce faire, elle doit sacrifier une grande partie de son capital symbolique et laisser de côté ce qui a trop manifestement trait à l’art.
Ex. Ce que nous proposons en général n’a pas vraiment l’air d’œuvres d’art : les propositions que nous mettons en place ne se distinguent pas fondamentalement d’autres actions. Seule une opération mentale permet à nos interlocuteurs de les juger comme telles.

Signal faible

[1] Signe imperceptible émis au cours d’une médiation et ajoutant au message une information involontaire. Un signal faible peut brouiller, nuire, voire contredire ce qui est énoncé. Courants faibles tente d'isoler les signaux faibles pour leur donner de l’intensité.
Ex. Le rictus de l’interlocuteur, le fait qu’il fuie le regard, rougisse… permettent à l’observateur de décrypter son état émotif et ses intentions.

[2] Signal émis, mais à faible portée. Information sans prétention, mais capable de détourner l’attention. Conduit à voir autrement. Le récepteur d’un signal à faible portée prête alors plus d’attention au médium qui sert de support au message qu’au message lui-même.
Ex. Au cours d’une visite guidée d’exposition, les visiteurs sont conduits à évaluer l’épaisseur des cloisons, le grain de la peinture des cimaises blanches, etc.

Pour courants faibles, les signaux faibles se manifestent sous forme de micro-perturbations (cf. infra) : un événement sonore régulier et inexpliqué, une deuxième fourchette systématiquement posée sur les plateaux-repas, une fleur offerte à la sortie du bureau sans explication alors que d’autres collègues se voient offrir un fruit par cette même personne…

Le signal faible à faible portée est doté de cette innocuité qui l’autorise à exister en pure perte, c’est ce qui fait sa force !

Micro-perturbation

[1] Dans l’échelle des cataclysmes, la perturbation est à l’accident ce que l’accident est à la catastrophe.

Une micro-perturbation est une perturbation trop petite pour nous autoriser à ressentir un danger. On peut donc l’observer à la loupe, l’ignorer volontairement. On peut également regretter sa disparition.

Une micro-perturbation n’a pas d’incidence sur la bonne marche des choses. Elle peut tout au plus se transformer en point de fixation que la force de l’esprit est capable de transformer en obsession ou de balayer. Le caillou dans la chaussure, le micro dans l’image, le larsen du micro sont des micro-perturbations. Quand une micro-perturbation est ressentie par plusieurs personnes, elle offre un terrain de conversation. Elle permet d’amorcer des échanges sur un mode badin.
Ex. Courants faibles intervient dans la newsletter de l’entreprise en renversant toutes les occurrences de la lettre C. Cela suscite l’étonnement des salariés : « Tu as remarqué que tous les C sont à l’envers depuis deux semaines ? » s’interroge l’un d’eux. Dans la newsletter suivante, les C retournent dans le bon sens, mais ce sont d’autres lettres qui s’inversent ! Puis, courants faibles annonce que ce sont toutes les lettres qui forment le mot « courants faibles » qui ont changé de sens dans les différentes newsletter. Même les O !

Croiser

[1] Le croisement est un moment commun à plusieurs courses lancées dans des directions distinctes. Croiser c’est faire une rencontre éphémère souvent involontaire. On croise beaucoup de personnes au cours d’une journée. Croiser c’est aussi rapprocher, associer des univers qui ne se superposent qu’en partie. Les mouvements impliqués dans un croisement conservent majoritairement leur trajectoire. Cependant, la dynamique de chacun peut en être modifiée. Croiser incite à envisager l’environnement sous un angle différent.
Ex. Courants faibles propose aux agents travaillant dans une entreprise de concevoir une visite guidée à l’attention de leurs collègues.

[2] On croise aussi pour tisser. Le maillage produit par l’accumulation de croisements crée un effet d’ensemble dans lequel la structure engendre des artefacts, révèle des forces, organise un corps nouveau dont les propriétés sont différentes de la somme des parties. Les croisements ont un effet multiplicateur.
Ex. a) Courants faibles réalise un sondage auprès de tous les employés d’une entreprise en leur demandant quelle couleur ils préfèrent. Courants faibles reproduit la palette des couleurs résultant du dépouillement de ce sondage.

b) Un dispositif nécessite la présence de plusieurs personnes simultanément pour qu’un événement se déclenche. Il faut que quelqu’un appuie sur l’interrupteur de l’autre côté de la cloison pour que le robinet coule dans la pièce à côté et permette de se servir un verre d’eau.

c) Courants faibles relève les mots les plus fréquemment utilisés dans la communication interne de l’entreprise. Il réunit des groupes d’employés pour leur demander de préciser ces concepts liés aux items récurrents, mais par des exemples, tirés de récits, d’images, de films, des personnages. Une définition nouvelle de ces concepts sortira de la synthèse de toutes les sensibilités et des imaginaires qui se seront exprimés.

Désusage

[1] Se servir de quelque chose, appliquer un procédé, une technique autrement que ce pour lesquels ils ont été prévus. Faire désusage de quelque chose est l’art de bouleverser les règles, les habitudes et les pratiques relatives à un usage établi. En observant avec minutie les règles et pratiques qui régissent les rapports sociaux, chacun peut par un comportement, une posture, un choix de vie, déjouer une attente ou un mécanisme induit, faisant désusage de quelque chose.
Ex. En développant des activités d’ingénierie culturelle – là où l’artiste n’est habituellement pas attendu –, en intervenant en amont de l’action culturelle, à travers des actions de médiation culturelle (Un regard Alien) et de formation de professionnels de la culture (CIPAC), courants faibles se positionne à l’endroit où l’artiste est usuellement absent. On dit qu’il fait désusage des codes culturels et sociaux prescrits par le monde de l’art.

[2] Les désusages : comportements considérés comme en dehors des conventions et des normes. Un désusage de l’art consiste à commettre un acte contraire aux usages de l’art.
Ex. Le critique d’art est seul habilité à produire un discours sur l’œuvre d’art authentifiée et labellisée par des instances compétentes – institutions, marchés… Courants faibles pratique un désusage de l’art lorsqu’il produit un guide d’exposition dont les notices sont rédigées par des amateurs. En libérant le commentaire sur l’œuvre du regard de l’expert, ce désusage sollicite chez l’usager néophyte d’autres comportements que ceux de simples consommateurs. Un désusage induit de nouveaux usages qui eux-mêmes appellent à de nouveaux regards et désusages.

Dispositif furtif

[1] Un dispositif furtif peut modifier les habitudes et déconditionner les automatismes de nos gestes, de nos conduites, de nos opinions et de nos discours.

« J’appelle dispositif, tout ce qui a, d’une manière ou d’une autre, la capacité de capturer, d’orienter, de déterminer, d’intercepter, de modeler, de contrôler et d’assurer les gestes, les conduites, les opinions, et les discours des êtres vivants. » Giorgio Agamben

Manière d’organiser, de disposer des éléments faibles capables d’interroger, de déstabiliser.
Ex 1. Au cours d’un Atelier de Recherche et de Création (ARC) mené dans une école d’ingénieur, le déplacement de l’information officielle – hors du périmètre autorisé – provoque une polémique au sein de l’équipe enseignante et administrative, permettant d’aborder des terrains conflictuels occultés.
Ex 2. La lecture d’un guide d’exposition pour la Biennale de Rennes 2008 Valeurs croisées, dont une partie des notices ont été rédigées par des néophytes, déstabilise le public de l’exposition par son caractère non conventionnel.

Dilettante acharné

Paresseux invétéré, peu sérieux, peu professionnel, superficiel, le dilettante est pointé comme un parasite. Il est un élément subversif dans une société qui fait l’éloge de l’action et de la performance. L'économie capitaliste condamne le dilettante, car il est susceptible de compromettre la pérennité d’un système basé sur le travail, la productivité et la consommation. Elle poursuit chez chacun la moindre parcelle de temps libre pour la rentabiliser.

Le dilettante est la contre-figure du travailleur créatif. Ascète, rêveur, soumis à aucune norme intellectuelle ou spirituelle, cet « amoureux » cultive une liberté de regard et une attitude dont le seul objectif est une connaissance fine du monde.
Son engagement et sa passion qui n’excluent pas un regard distant en font un résistant, pacifique mais non moins combatif, à l’utilitarisme. Courants faibles fait appel au dilettante acharné qui sommeille en chacun de nous. Nous sollicitons la sensibilité, l’expérimentation et le goût de l’aventure afin de sortir des schémas et des logiques prescrites.
Ex. Inviter des personnes néophytes à rédiger des notices d’exposition, inciter des salariés d’entreprise à organiser un commissariat d’exposition dans leurs espaces de travail, faire improviser des acteurs sur des thématiques dont ils ne maîtrisent pas les enjeux, solliciter des étudiants en école de commerce pour donner leurs propres définitions des mots clés qui constituent le glossaire courants faibles, etc.

 

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